Où va le monde ? A priori, il tourne, encore et encore et toujours. Il tourne autour de lui-même et il tourne
autour du soleil. Et ça, ça n’est pas prêt de s’arrêter…
Où cours-je ? D’un point de vue strictement factuel, vers le Sud-ouest, comme à chaque fois, comme prévu pourrais-je même dire. Et tout le monde de se réjouir : c’est qu’il y a du travail, c’est
reparti ! D’un point de vue rigoureusement factuel, je ne cours pas : un TGV posé sous mes pieds et mon auguste postérieur trace à travers la campagne. Il m’emmène vers le Sud-ouest, vers mes
clients, mes affaires, mon associé et mon entreprise. Et vers une hypothétique reprise…
Où cours-je ? Manger du kilomètre, voir progresser quelques affaires, c’est bien. Mais, si ce ne devait être que ça, écrirais-je : où cours-je ?
Non, bien sûr. Parce que la vérité est que je ne cours pas au sens propre. Je cours après des cahiers des charges
arlésiens, je cours après un calendrier de facturation assassin, tant les règles du jeu sont rigides : les clients paient lentement, le plus tard possible. Dans le même temps, l’URSSAF et l’Etat
prélèvent leur quote-part sans faiblir. La crise est peut-être passée – peut-être – mais elle laisse les TPE exsangues. Sans la moindre réserve pour gérer ne serait-ce que quelques décalages de
facturation. Sans réserves, l’entreprise coupe partout et d’abord dans sa masse salariale. Elle n’habite plus nulle part, n’a plus de numéro de téléphone fixe, ses consultants habitent à 700
kilomètres l’un de l’autre… Pas de quoi rassurer le client, déjà apeuré par la suppression de la taxe professionnelle, la réforme territoriale et tout le toutim ! Déjà persuadé que tu n’es qu’un
voleur mercenaire, qui réclame d’exorbitants honoraires pour copier-coller un rapport précédent. Oui, c’est vrai ce type d’insanités à notre compte, il y a même des élus qui l’expriment
publiquement ! Et toi, tu te bats, tu moulines dans le vide, tu espères que quelque chose va changer, que tu vas bientôt pouvoir verser les salaires du mois précédent, que l’activité va
reprendre, oui, pour de vrai, que d’autres cahiers des charges vont sortir de terre, que d’autres contrats vont arriver. En fait, entre la belle victoire de décembre et la menace de la cessation
de paiement qui arrive (qui n’auras jamais disparu en fait), tu n’auras pas eu beaucoup le temps de souffler, beaucoup le temps d’oublier les soucis, beaucoup le temps de regonfler la boîte à
moral… A peine le temps de croire que "c’est reparti", que ça va aller mieux, que le plus dur est derrière toi.. Et bam ! ça revient ! Inexorable, implacable, ingérable. Le seul truc, c’est que
maintenant, ça ne t’empêche pas de dormir. Résigné et fataliste, tu acceptes l’idée que si ça doit être la merde, ce sera la merde et que, toi, tu n’auras rien à te
reprocher.
C’est comme ça, certains soir, quand le train t’emporte loin de chez toi que tu vois le monde dans lequel tu vis : une impasse, une impossibilité. Et ça déteint sur tout le reste et d’abord sur ton humeur. Puis sur ce blog… Mais franchement, même si tu sais que tu noircis un peu le tableau, que ça peut aussi s’arranger, franchement, même si tu sais que tu en fais trop, tu ne peux pas t’empêcher d’avoir envie de jeter l’éponge. Après tout, se faire chier toute l’année dans le train, gagner un tiers de moins que ce que tu pourrais avoir en étant salarié, trembler matin midi et soir pour des histoires de trésorerie, savoir que pour la deuxième année consécutive tu ne partiras pas en vacances, accumuler plus de kilos de dettes que tu n’as de doigts pour les compter, tout ça pour faire un métier de plus en plus chiant, avec un marché qui, contrairement à ce que l’on peut penser, reste structurellement réduit par rapport à avant la crise et le restera durablement, avec des cahiers des charges qui se ressemblent tous (comme quoi, c’est pas forcément les consultants qui copient-collent…), sont soutenus par des budgets de plus en plus rikiki mais des exigences de plus en plus accrues, avec des payeurs publics de plus en obtus, à mille miles de la parole politique de leurs ministres de tutelle (il paraît que l’Etat est partenaire des petites entreprises, qu’il est à leurs côtés et qu’il se soucie de leur trésorerie…) (tu parles ! mon c.. oui ! Le payeur public lui, il reste convaincu que s’il paye la facture un seul jour avant la fin du délai légal, il vole le contribuable !) (Zut, je sais plus où est le début de ma phrase…), bref, dans ses conditions-là, tu te demandes sérieusement si ça vaut la peine de continuer. Ou bien si tu ne devrais pas progressivement te désengager et trouver un boulot normal, avec un meilleur salaire en fin de mois (et tous les mois !), un boulot où l’URSSAF n’est plus ton problème, où ton bureau est dans la même ville que ta maison et où ta seule préoccupation est de t’occuper de ta belle qui, dans les 15 mois qui viennent, aura plus que jamais besoin d’être entourée et soutenue !
Tiens, j’aimerais bien savoir combien je vaux sur le marché des consultants à Paris… Parce qu’après tout,
pourquoi je serais pas bankable moi aussi ?
Tu dois me trouver exagérément sombre et surtout bien inhabituellement centré sur l’argent. Ma belle – qui
comprend et partage mes soucis – me disait hier qu’il n’y a pas que ça dans la vie. Bien sûr elle a raison. D’ailleurs, si c’était le cas, je vivrais toujours à Agen, sans elle !
Néanmoins, je te demande de me pardonner si je te gonfle avec ces sujets. Mais, tu sais, quand ça fait des années que tu cours après le vent, que malgré les sacrifices tu n’en vois pas la fin et
que ton problème n’est pas tant d’avoir plus d’argent que d’en devoir moins, parfois, et bé, ça a besoin de sortir. Et paf ! Pas de bol : ça tombe sur toi !
Mais tu ne m’en veux pas, hein, lecteur de mon cœur ?
Paroles d'explorateurs