Ce qui suit est le début d'une histoire qui, très probablement, ne sera jamais écrite. Le personnage central s'appelle Kimberley, une jeune franco-américaine,
étudiante à Paris. Au final, seul le récit de deux journées de Kimi auront jamais été posées sur le papier, les voici. Bonne lecture !
Un timide soleil venait d’apparaître derrière les tours de Notre-Dame, balayant la ville d’une lumière
très blanche. L’air semblait pur, froid, presque piquant. Paris s’éveillait seulement et, même en son cœur, l’agitation n’y avait pas encore repris ses droits. Plusieurs signes pourtant
annonçaient la fin de la trêve nocturne et le retour prochain du tremblement habituel. Les boulangeries accueillaient leurs premiers clients, des bus sillonnaient à vive allure les couloirs
réservés du boulevard ou des quais. Les premiers touristes se mêlaient aux premiers étudiants à la sortie de la station du RER. Dans les cafés, on parlait de football ou de politique, on
commentait la crise ambiante devant un café noir ou un verre de blanc. Les camions des éboueurs déchiraient le silence des rues endormies. Ce n’était finalement rien d’autre qu’un petit matin
d’automne sur Paris.
Kimberley Hamilton sortit à son
tour de la station Saint-Michel et longea le boulevard Saint-Germain. Elle avait vingt-cinq ans et étudiait le droit international à l’Université Paris V, sise à Odéon. Ce matin là, les traits un
peu tirés, elle marchait d’un pas rapide, comme pour échapper au froid. Elle portait un manteau gris mi-long sur un pantalon noir. Son sac d’étudiante pendait à son épaule. Un bonnet gris
couvrait sa tête, laissant dépasser ses généreuses mèches bouclées châtain foncé. Elle bifurqua dans la rue Hautefeuille, jeta dans la première poubelle venue le sachet qu’elle tenait à la main
et frotta ses mains l’une contre l’autre, comme si ces jolis gants en cuir brun ne la protégeaient pas suffisamment du froid. Elle arriva enfin rue de l’Ecole de Médecine, pénétra dans la
faculté, traversa la cour et rejoignit rapidement son amphi. Elle était en retard.
Elle s’assit à côté de son amie Perrine Laval et
sortit ses affaires. Le cour avait commencé, le processus de négociation préalable à l’admission de nouveaux membres dans l’Union Européenne incluait de nombreuses étapes et Kimberley en avait
déjà raté quelques-unes.
Après le cour, les deux filles allèrent boire un café. Perrine raconta sa soirée au théâtre, conseilla vivement à Kimberley d’aller voir la pièce et s’extasia sur le jeu
d’acteur de Jean Dujardin. De son côté, Kimi expliqua qu’elle avait dîné chez elle et regardé la télé. Puis elle s’était couchée tôt, pas suffisamment manifestement pour être à l’heure !
Elle avait faim, le cour d’Anglais qui suivait ne lui apprendrait rien, elle décida de le sécher.
Il y a un petit salon de
thé rue de l’Ecole de Médecine, elle y alla. Elle passa commande d’un thé et d’un pain au chocolat et se plongea dans la lecture du journal laissé là sur la table par un précédent client. La
lecture du Parisien lui permit de passer le temps.
Kimberley Hamilton n’aimait rien moins que d’être prise pour une Américaine. Et
pourtant, elle l’était ! "A moitié, disait-elle, à moitié seulement, la moins bonne !" Elle était née à New York, d’un père américain et d’une mère française. Ses parents avaient vécu
aux Etats-Unis sans discontinuer depuis leur mariage, à Philadelphie d’abord, puis à Big Apple. Elle avait grandi là-bas comme une petite Américaine,
suivi sa scolarité là-bas, baigné dans l’atmosphère autocentrée de la bourgeoisie new-yorkaise. Dans le même temps, elle avait découvert auprès de sa mère la langue et la culture françaises. Et
elle en était tombé amoureuse. Contrairement à sa sœur aînée, elle avait cultivé ses origines outre-Atlantique, appris et parlé le Français au même titre que l’Anglais, sa langue paternelle. Elle
avait lu les auteurs classiques, puis la littérature moderne. A quatorze ans, elle lisait quotidiennement Le Monde auquel elle avait tenu à s’abonner. Chaque été, elle savourait le mois passé en
France, dans sa famille maternelle. Elle pouvait parler Français toute la journée, visitait ce pays qu’elle voyait le reste de l’année en images sur Internet et, surtout, elle mangeait enfin
comme il faut ! Ses parents vivaient comme toutes les familles de leur milieu. Même sa mère avait délibérément adopté les modes de vie américains, mâtinés à la sauce Manhattan : on
surfait sur les vagues de la mode, on mangeait les mets diet ou chargés de bons éléments miraculeux promus par les magazines branchés, on sortait à
Broadway et, plus souvent, dans des soirées ultra-chics, théâtres de mondanités tout à fait stupéfiantes pour quiconque n’aurait pas grandi dedans. Kimi n’avait jamais aimé cette vie, ses codes,
son caractère artificiel, suffisant. Elle avait eu envie de voir le monde et, pour elle, le monde, c’était surtout la France. Avec le temps, elle avait même fini par ne plus aimer New York. Le
jour de ses 16 ans, elle avait vu – de ses yeux – le second avion percuter la Tour Sud du World Trade Center. Elle avait alors décidé de partir, de venir en France, le plus tôt possible. Trois
ans plus tard, c’était chose faite : malgré la désapprobation paternelle, Kimberley débarqua à Paris et s’inscrivit à la Fac de Droit. Dès le premier soir de sa nouvelle vie, elle avait
enfoui son passeport américain au fond d’un tiroir et conservé uniquement sur elle la précieuse carte d’identité nationale à l’effigie de la République Française qu’elle avait fait établir par
les services consulaires avant de partir. Sur la multitude de formulaires administratifs qu’elle avait dû remplir, pour l’Université, la Sécurité Sociale, son appartement, sa banque, son
abonnement téléphonique, etc., elle avait systématiquement noté le mot "française" dans la case relative à sa nationalité. Elle avait gommé chaque détail de l’Américaine en elle et se donnait
beaucoup de peine pour que, malgré son nom, tout le monde pût ne voir en elle qu’une Française comme une autre.
Elle rentra chez elle vers dix-sept heures et s’offrit le réconfort
d’une douche brulante. Emmitouflée dans son peignoir, la jeune femme ouvrit ensuite son courrier et écouta les messages en attente sur le répondeur de son téléphone. Diogo Guimarães, un musicien
portugais que Kimberley avait rencontré dans une soirée la semaine passée, voulait avoir de ses nouvelles, espérait qu’il avait bien fait de l’appeler et proposait de l’inviter à dîner le
lendemain soir. Kimi sourit et se demanda si elle ne devrait pas accepter. Elle l’avait trouvé plutôt mignon, ce Diogo, malgré son petit résidus mal dissimulé de crâne latino. Peut-être parce
qu’elle demeurait malgré tout une Anglo-saxonne, elle rencontrait encore des difficultés avec les gens et les cultures de la Méditerranée. Les Latins restaient pour elle d’indécrottables
baratineurs, tandis que les Nord-Africains lui rappelaient sans cesse, inconsciemment, les avions jetés dans les Tours jumelles. Elle s’en voulait de ces pensées, elle se blâmait pour ces
amalgames mais, quoi qu’elle le détestât, elle n’acceptait jamais de se laisser approcher par un Beur dans une soirée et elle choisissait en fonction ses places dans le métro. C’était plus fort
qu’elle, elle s’en voulait mais elle ne parvenait pas à dépasser cette peur qu’elle savait ridicule et franchement honteuse. Le deuxième message venait de sa mère. Isabelle Hamilton voulait une
nouvelle fois convaincre sa fille de rentrer aux Etats-Unis pour Noël. Les deux femmes en avaient déjà parlé à plusieurs reprises et, inlassablement, Kimi réfutait tous les arguments de ses
parents. Elle ne voulait pas rentrer au pays pour de si courtes vacances, elle aimait Noël en France, elle voyait la famille. Comment faire comprendre à ses parents qu’elle se faisait déjà
violence pour passer là-bas un mois entier chaque été ? L’année passée, elle s’était inventé des partiels à la rentrée de janvier. Pour cette année, elle cherchait encore ! Enfin, un
dernier message avait été laissé par un certain Alex Legrand, de la Librairie Fontaine : le livre qu’elle attendait était arrivé, elle pouvait venir le chercher quand elle voulait. Le
courrier ne contenait que des pubs, que Kimi jeta sans leur prêter intérêt.
Vers vingt heures, elle dîna rapidement en regardant les
informations télévisées puis se connecta à Internet. Profitant du décalage horaire avec les Etats-Unis, elle chata avec sa sœur Chelsea puis avec quelques amies new-yorkaises jusqu’à une heure
avancée de la soirée.
Le lendemain, la jeune femme passa la journée entière à la fac. A
midi, en sortant de cours, elle laissa un message à Diogo pour accepter son invitation. Puis elle déjeuna avec Perrine et d’autres étudiants dans une brasserie de la rue Monsieur le Prince. Elle
s’installa ensuite pour travailler à la Bibliothèque de l’université. Vers seize heures, elle s’offrit une pause café. Là, elle vit s’approcher Damien Lunel, un jeune maître de conférence dont
elle avait suivi le cours l’année précédente. Celui-là aussi lui plaisait bien ! Il lui proposa d’offrir le café, ce que Kimi accepta volontiers. Puis ils restèrent un moment à discuter.
Comme elle allait repartir vers la bibliothèque, Damien lui proposa de passer la soirée avec elle. Elle refusa d’abord, proposa qu’ils se voient pendant le week-end. Le jeune universitaire
insista, il devait s’absenter cette fin de semaine ; obligation familiale, argua-t-il. Il lui promit "un super resto qu’il connaissait et qu’elle adorerait sûrement" et la jeune femme se
laissa convaincre. Ils se fixèrent rendez-vous vers vingt heures dans un bar de Saint-Germain-des-Prés et se séparèrent. Kimi laissa un nouveau message à Diogo, se confondit en excuses et annula
le dîner prévu. Elle inventa un prétexte, une amie américaine de passage à Paris, et promit de rappeler son interlocuteur très rapidement pour fixer une autre date. Elle mentait fort bien, de
toute évidence n’en était pas à sa première mystification du genre ! Elle reprit son cours de Droit communautaire là où elle l’avait laissé et laissa filer le reste de la
journée.
Elle retrouva Damien comme prévu, avec un quart d’heure de retard. Il ne s’en offusqua pas, bien qu’il fut pour sa part
arrivé avec un bon quart d’heure d’avance. Finalement, chacun jouait son rôle dans un exercice finalement assez codifié. Ils prirent un verre en échangeant des banalités. A une table voisine, un
écrivain assez célèbre assénait une conférence improvisée à une très jeune fille très bien faite de sa personne qui le dévorait des yeux. Damien et Kimberley s’en amusèrent. Ensuite, ils
marchèrent un peu le long du Boulevard Saint-Germain puis s’engagèrent dans une ruelle. Là, de nombreuses enseignes lumineuses de restaurants illuminaient la nuit. Coréen, italien, japonais,
périgourdin, il y en avait pour tous les goûts ! Damien poussa la porte du seul endroit sans affichage lumineux de la rue. Il fallait connaître l’endroit pour seulement comprendre qu’il
s’agissait d’un restaurant : pas de vitrine, une petite porte vermoulue, tout juste une petite plaque indiquant le nom de l’endroit. Pour rassurer Kimberley, Damien assura que le chef était
un ami à lui, "un as des as", ajouta-t-il. Effectivement, dans une toute petite salle remplie à craquer d’habitués, les deux jeunes gens passèrent une excellente soirée. La cuisine se révéla
raffinée et originale. Damien se montra charmant et drôle et Kimi se laissa séduire. Un peu avant vingt-trois heures, ils se retrouvèrent dans la rue.
"J’habite tout près. Tu viens prendre un dernier verre à la maison ?"
L’invitation du jeune homme était directe. Pour autant, Kimberley l’accepta sans sourciller. Ils s’embrassèrent dans l’ascenseur. De "dernier verre", il n’y eut point…
Paroles d'explorateurs