Jeudi 19 novembre 2009 4 19 /11 /2009 20:24
Aller, faut arrêter de déprimer, tout ne va pas si mal. Je me rends compte que je force peut-être dans le pessimisme. Certes, la situation est tendue et je risque gros. Mais bon, on peut aussi l'avoir gagné, ce marché ! Je peux aussi bien trouver trois ou quatre cahiers des charges bien pour nous demain ou lundi ! Alors quoi ?...

En plus, il y a aussi des bonnes nouvelles. Au moins une. J'ai commencé l'écriture d'un nouveau livre. Sans doute un roman, probablement plus court que le précédent, on verra. Pour l'heure, j'ai achevé la partie introductive, elle fait 16 pages et j'en suis assez content. Je vais pouvoir m'attaquer au corps de l'histoire, merci les voyages en train !

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Jeudi 19 novembre 2009 4 19 /11 /2009 18:20

Au départ, ce papier devait s’appeler "Alea jacta est" en référence à la phrase fameuse lancée à la postérité par Jules César lorsqu’il fit franchir la rivière Rubicon à ses troupes, les lançant vers Rome, entrant du même coup dans l’illégalité au regard des lois de la République de Rome et donc s’engageant inexorablement dans la voie de la dictature. L’article devait vous raconter tout cela par le détail et s’achever par un petit paragraphe expliquant que ma petite entreprise crevarde avait défendu ce matin devant un jury d’appel d’offres la plus grosse affaire de sa courte vie et que, du résultat de cette compétition, dépendait sans doute son avenir ou son absence d’avenir. Et donc, aurais-je conclu, l’audition étant passée, "alea jacta est", le sort en est jeté.

 

Oui mais voilà. Le sort ne s’est pas contenté d’être "jeté". Il n’a pas voulu nous donner toutes nos chances. Un passager du train qui m’emmenait à Bordeaux (l’audition se passait dans une commune voisine de la capitale aquitaine) a eu un malaise cardiaque. Le train a été stoppé dans une petite gare de Touraine et les secours ont été appelés. Le temps qu’ils arrivent, qu’ils fassent ce qu’il faut pour secourir ce malheureux monsieur, qu’ils l’emmènent vers l’hôpital et que la rame puisse repartir, nous avons perdu une heure de temps. Autant dire que je n’ai pas pu arriver à temps pour l’audition et que mon associé a dû concourir seul. Cela va naturellement peser sur la décision – et donc sur notre avenir en tant que petite entreprise. Non pas que mon associé soit un manche, bien au contraire ! Mais, dans ce type d’exercice, les clients convoquent les bureaux d’études plus pour voir les gens et les "sentir" que pour les aspects techniques, méthodologiques ou les références, qu’ils ont par ailleurs largement détaillés dans la proposition écrite sur la base de laquelle ils nous ont présélectionnés. Aussi, une équipe qui vient à plusieurs marque-t-elle des points par rapport à celles représentées par un consultant soliste. Ajoute à cela le stress inévitable lié à l’imprévu de se retrouver seul, de devoir préparer à l’arrache les parties que je devais présenter… Tu as compris, le destin nous a chaussé ce matin des souliers de plomb au réveil… Alors non, ce papier ne parlera pas de César ni de citations bimillénaires. Mais juste du sort qui s’acharne sur nous, à l’heure où, désormais, par un raccourci métaphorique de l’histoire, la Rome que nous allions conquérir est peut-être déjà en flammes…

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Mardi 17 novembre 2009 2 17 /11 /2009 10:46
Le président de la République et son gouvernement essaient de nous faire croire que les chefs d'entreprises, notamment ces "petits patrons" de petites entreprises (celles qui créent des emplois, tu sais ?) sont les héros modernes. Ils ont raison.

Parce que, pour être patron, il faut être fou. Surtout patron d'une petite entreprise. Surtout patron d'une entreprise avec un(des) salarié(s). Gérant d'une "TPE" (très petite entreprise), c'est même suicidaire tellement c'est héroïque !

Parce que, contrairement à l'idée communément répandue, les patrons de TPE ne gagnent pas énormément. J'en connais un qui, même avant d'avoir dû baisser son salaire de 20% à cause de la crise, gagnait déjà moins que 5 ans plus tôt, quand il était salarié... Et je te parle en valeur nominale, c'est-à-dire sans tenir compte de l'inflation !

Parce que, par un mystère inexplicable, un gérant de PME, même salarié (ce qui n'est possible que s'il est minoritaire au capital de l'entreprise, c'est-à-dire pas seul responsable), n'a pas droit aux allocations chômage en cas de disparition de l'entreprise et donc de mise au chômage... Non, pour le patron, c'est direct le RSA ! Alléluia ! OK, le patron n'est pas un salarié comme les autres. OK, le gérant ne cotise pas aux Assédic (même s'il le souhaite, il peut pas !). Mais quand même... Le seul moyen, c'est de cotiser à des régimes de protection spécifiques, ultra chers, bien plus que les Assédic ! Quand tu es salarié de ton entreprise, que tu ne vis que des revenus de ton travail (parce que, dans une TPE, les dividendes, c'est pas tous les ans et pas très lourd !), et bé, tant pis pour ta gueule, si ton entreprise coule (1 sur 2 dans les 5 premières années), tu vas direct au RSA. Merci d'avoir joué et pris des risques, investi tes économies !

Parce que, en France, les patrons sont tellement suspects d'être des salauds, que tu ne peux pas arrêter librement l'activité de ton entreprise. Par exemple si tu veux faire autre chose. Ou si ton entreprise va mal et que tu veux arrêter avant de perdre ta mise de fond et de t'éviter de porter sur ton petit dos musclé la dette sociale accumulée avant le dépôt de bilan. En effet, plusieurs patrons ont été poursuivis en justice pour avoir arrêté leur activité et, donc, mis leurs salariés au chômage. Motif : c'était un moyen de virer tout le monde sans payer le plan social et sans avoir à le justifier. Peut-être est-ce vrai, surtout si ces gens ont recréé le lendemain une nouvelle entreprise. Mais la suspicion est présente... En France, tu es libre d'entreprendre, pas de désentreprendre. La justice veille au grain. Oui, la suspicion, dis-je. J'en veux pour preuve qu'un gérant de SARL ne peut pas obtenir le tout nouveau statut d'auto-entrepreneur avant un délai d'un an après la dissolution de sa SARL, car il serait alors suspect de vouloir juste payer moins de charges sociales ! Et peu importe que la nouvelle activité se passe sur un autre créneau et à 700 km de là !

Parce que, en France, le droit social a été écrit pour des unités économiques de grande taille. Pas pour des TPE. La protection des salariés est quelque chose que je défendrais toujours bec et ongles. Mais, je demande que la situation particulière des TPE puisse être prise en considération. Or, elle ne l'est pas. Une entreprise qui va mal a le droit de licencier. Elle ne peut pas faire partir les femmes enceintes et ça lui coûte plus cher de licencier les travailleurs les plus âgés. Tout cela est bien. Mais quand tu n'as qu'un salarié, et que ce salarié est une femme - jeune (héros moderne que tu es, tu as voulu donner l'emploi que tu as créé à une femme jeune, et oui...) - et enceinte... Et bé, tu crèves la gueule ouverte. Parce que, même si la salariée était d'accord pour partir en conservant ses droits sociaux (ça s'appelle la rupture conventionnelle, c'est dans la loi), le plus probable est que l'inspecteur du travail va te tomber dessus dès qu'il lira qu'elle est enceinte. Et en plus, en tant que gérant, tu pourras même être poursuivi pénalement ! Donc non, tu ne peux rien faire. Sur le pont du Titanic, l'orchestre jouait... Et ainsi disparaîtra sans doute peut-être dans quelques semaines ou quelques mois ma petite entreprise...

Parce que, en France, un gérant d'entreprise, même salarié, rame comme un malade pour obtenir le moindre crédit. J'ai essayé tout l'été de financer mon déménagement par un crédit. Tant que je dis que je suis salarié et que j'indique mon salaire, tout va bien. Puis le gars de l'organisme voit le mot "gérant" sur le bulletin de paie. Alors, il t'appelle et te demande les comptes de l'entreprise. Quand il les a, il constate que tu viens de sortir un excédent record, que ta SARL n'a aucune dette. Et il te refuse ton crédit. Gérant de PME = risque, danger !

Tout cela est injuste. A tout le moins dur à avaler. Je ne dis pas qu'il faut tenir la main des chefs d'entreprise. On sait ce qu'on fait quand on s'engage là-dedans et on accepte la part de risque qui va avec. Mais si on pouvait, en France, sortir de l'idée de patron = salaud et, de ce fait, accepter que l'échec d'entreprises fasse partie de la vie économique d'un pays et que le gérant peut aussi avoir droit à une forme de protection sociale ou, au moins, des mêmes possibilités que les autres de rebondir, par exemple grâce au statut d'auto-entrepreneur ! Parce que, n'oublions pas, avec le système, le gérant de SARL qui se retrouve sans boulot, il n'a en général plus un rond d'économie mais bien souvent plutôt des dettes ! Va-t-en supporter un nouveau démarrage d'activité, avec des charges sociales à payer dès le premier trimestre ! Et puis, il faudrait que la liberté d'entreprendre soit liée à celle d'arrêter.

Ce que je vais dire ici est terrible, mais c'est vrai : gérant de SARL, plus jamais  !

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Mercredi 11 novembre 2009 3 11 /11 /2009 16:38
Qui sait ? Peut-être un jour mettrons-nous les voiles. Nous fermerons nos volets ici et nous partirons. Un lourd 747 de la Qantas nous conduira à l'autre bout de la planète. Prends une mappemonde et cherche la France. Puis trace un trait virtuel vers le centre de la boule et, de là, prolonge-le jusqu'à la surface. Bienvenue dans l'hémisphère Sud, bienvenue en Océanie.

L'avion se pose à Sydney, nous en descendons fourbus mais cela ne nous empêche pas de nous lancer rapidement à la découverte de cette ville. Nous savons que nous n'y ferons qu'une escale... Ici, il pleut 12 à 14 jours par mois, chaque mois de l'année. La température moyenne en été (janvier-février) est de 22°, on est loin de la carte postale tropicale ! Sydney a été créée au début du XIX° siècle par les Anglais, c'était une colonie pénitentiaire. Puis la capitale des Nouvelles Galles du Sud. Ensuite d'autres colonies se sont créées, certaines pénitentiaires, d'autres non : le Queensland, le Victoria, la Tasmanie, l'Australie méridionale, l'Australie occidentale... Elles se sont unifiées en 1901 pour devenir l'Australie. Un état-continent peuplé d'à peine plus de 20 millions d'habitants. Un pays de grands horizons, propice à l'imagination, aux aventures, aux épopées. Dans le Victoria plane encore le souvenir de Ned Kelly, ce descendant d'immigrés irlandais devenu chef de gang... L'histoire de l'Australie est un revival en accéléré de celle de l'Amérique, depuis les premières explorations, la colonisation puis l'émergence d'une nation de migrants nourrie par un idéal de liberté.  C'est d'ailleurs la perte de l'Amérique qui a incité les Anglais à s'intéresser de plus près à ce continent lointain. Cette histoire, c'est celle d'Occidentaux essayant de transposer leur modèle de société dans un environnement diamétralement opposé à celui du Surrey ou des Midlands ! Ce sont un peu "Les Oiseaux se cachent pour mourir", mais sans Richard Chamberlain. Le résultat n'est pas mal. L'Australie a toujours tenu son rang dans le concert des nations : elle a pris une part active dans les deux guerres mondiales, compte parmi les membres fondateurs des Nations Unies et a déjà organisé à deux reprises les Jeux Olympiques.

Ainsi abreuvés d'histoire - c'est bon Raoul, stop tu nous saoûles ! - nous prenons la route du Nord. Nous longeons la côte orientale, nous entrons dans le Queensland, voici Gold Coast, un petit paradis côtier. Une ville faite pour le bonheur de vivre, un paradis des surfeurs. la mer est bleue comme l'azur, le sable est blond, le soleil brille. Le climat est nettement plus chaud qu'à Sydney. Nos restons là quelques jours avant de réaliser une dernière étape vers le Nord, vers la Grand Barrière de Corail. Voici un monument vivant créé par la seule nature. Voici un monument unique et essentiel à la vie sur cette côte. Voici surtout un monument menacé. La Grande Barrière diminue, très vite, trop vite. Claude Allègre doit penser que nous n'y sommes pour rien... Nous revenons à Brisbane, la capitale de l'Etat, dernière étape de notre séjour dans le Queensland. On pourrait se croire en Amérique, mais quelque chose pourtant est différent. C'est dans l'ambiance, dans l'air du soir. Un souffle sur nos peaux, un art de vivre aussi. Ici le temps ne joue pas la même partition endiablée qu'en Amérique du Nord ou en Europe. Tu pourrais vivre ici, penses-tu.

Mais l'avion nous happe et nous entraîne à Melbourne, la grande ville du Sud. La métropole industrielle du continent océanien, la seconde agglomération après Sydney. Ici règne un climat méditerrannéen et nous sommes stupéfaits, tandis que nous découvrons le Victoria, de voir des paysages que nous connaissons bien, près de Hyères, du Lavandou ou de Saint-Paul-de-Vence ! Melbourne est un bouillonnement humain, un centre économique et culturel sans commune mesure dans tout l'hémisphère Sud du globe. Nous sommes passionnés par cette ville où nous restons quelques semaines. L'été y est caniculaire et, bien vite, nous repartons pour Sydney. Nous quittons l'Australie dont nous n'avons découvert en vrai qu'un petit quart. Ni la côte occidentale, ni le Territoire du Nord, désertique, brûlant, magnifique, sauvage ! Ni le bush. C'est à peine si nous avons aperçu quelques kangourous. L'Australie était trop grande pour n'être qu'une étape. Il faudra revenir, nous nous le promettons même si nous savons que nous nous mentons un peu. A Sydney, nous allons directement à l'aéroport. Nous embarquons, d'autres Français nous accompagnent. Nous avons quitté la France depuis trois mois et voici que nous nous apercevons que ce pourrait aussi bien être depuis 10 ans ! Paris est loin, nos vies sont loin, nos familles et nos amis sont loins. Nous manquent-ils ? C'est la grande question qui nous hante tandis que le 727 de la Qantas nous arrache au continent...


A suivre...
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Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /2009 10:34
Derrière le mur, quand celui-ci s'abat, apparaît le continent. C'est un monde entier qu'il convient de découvrir - de redécouvrir - de continuer à découvrir. Le blogueur devient un explorateur. Vénus était une fille, Mars n'est plus une barre au chocolat. Le blog de Tonton Raoul change de calibre, il devient une fenêtre sur le monde, et ce monde est pour l'heure une terre vierge, couverte par la jungle, en apparence déserte et sur laquelle nous viendrions de nous échouer.

Le mur vient de s'écrouler et l'aventure commence. Nouveau design, resserrement des rubriques, suppression de la publicité (!), disparition de la citation, de la musique. Le monde d'avant s'est retiré, le continent nous attend, mystérieux et livré à nous-seuls...

J'avais 16 ans quand le Mur de Berlin est tombé. Quand le continent nous est enfin apparu dans sa plénitude, quand il a cessé d'être coupé en deux par ce mur de béton, de barbelés, de miradors, d'hommes en armes et de menaces sourdes. J'avais 16 ans et les passions de l'adolescence pour les choses extraordinaires. Cela paraîtra peut-être curieux aux plus jeunes pour lesquels le Mur de Berlin n'a jamais été autre chose qu'un repère historique mais pour nous, pour nos aînés, cette chute a été une surprise totale. Rien, quelques mois avant seulement, n'indiquait qur le bloc soviétique s'effondrerait tout entier en quelques mois, annonçant la disparition même deux ans plus tard de l'URSS. Cela avait commencé en juillet, quand la Hongrie avait ouvert ses frontières et créé un appel d'air massif de migrants vers l'Autriche. Puis, en août, le régime communiste de Pologne fut contraint à une négociation avec Solidarnosc, dont il sortit la constitution du premier gouvernement non-communiste à l'Est du Rideau de Fer. Fin 1989, il y eut la "révolution de velours" en Tchécoslovaquie, puis celle, de feu et de sang, en Roumanie. La Bulgarie suivit, le bloc de l'Est n'existait plus.

Car, entre temps, la RDA, le "meilleur élève du monde socialiste" venait de basculer à son tour. Le 9 novembre 1989, à Berlin, ville coupée en deux morceaux séparés par un mur. Un mois auparavant, le 7 octobre, le régime avait fêté à grand renfort de défliés et de discours glorieux les 40 de la République Démocratique d'Allemagne. Le Camarade Honecker semblait indéboulonable, pour moi qui n'avait jamais connu d'autre dirigeant de ce pays. 400 000 soldats russes stationnaient toujours en RDA, avec des milliers de T-72 et de T-80 prêts à foncer vers l'Ouest. Du moins le croyait-on. La Guerre froide s'est achevée sans que nous l'ayons menée. Le 9 novembre 1989.

Entre le 7 octobre et le 9 novembre, d'immenses manifestations avaient eu lieu dans les villes de RDA, je me souviens notamment de celles de Leipzig qui finirent par réunir plus de personnes que n'en comptait la ville. On les disait initiées par l'Eglise prostestante et peut-être cela est-il vrai, je n'en sais rien. Mais nous découvrions qu'il existait des forces capables de protester en RDA, encouragés par l'incroyable mutation que venait de connaître la Pologne voisine.
A l'Ouest, le Chancelier Kohl tendit la main.
A l'Est, Erich Honecker passa la main. Son successeur, Egon Krenz (tu vois, je me souviens de tous les noms, des dates, et je n'ai aucun besoin d'aller chercher la moindre info sur Wiki ou Google !), Egon Krenz donc ordonna un soir que l'on ouvrit le Mur. En fait, qu'on laisse les gens circuler librement entre Berlin-Est et Berlin-Ouest. Ce fut un déferlement, dans les deux sens, mais bien sûr surtout vers l'Ouest. La nouvelle se répandit des deux côtés plus vite que l'éclair. Et puis, la foule délaissa les passages officiels, les "check-points" et les gens s'attaquèrent au Mur lui-même. Ils le gravirent, ils hissèrent des drapeaux allemands à son sommet, ils le franchirent. Ils s'amassèrent, chantèrent, dansèrent. Puis des pioches apparurent, de premiers coups furent portés, puis d'autres, et d'autres encore ! Au matin, le Mur de Berlin n'existait plus en tant que tel. Bien sûr, l'immense cercle de béton demeurait physiquement sur l'essentiel de son parcours mais, plus jamais, il n'empêcherait quiconque de passer dans un sens ou dans l'autre. Plus jamais, des soldats allemands ne tireraient sur d'autres Allemands tentant de le franchir. Plus jamais on ne mourrait pour passer de Berlin à Berlin. Des familles séparées depuis 40 ans se retrouvèrent dans cette nuit folle et dans les jours qui suivirent. L'armée russe resta dans ses casernes.

L'histoire effectua ce jour-là un bond exceptionnel. Elle s'accéléra. Quelques semaines plus tard, un gouvernement non communiste fut nommé en RDA. Le processus de réunification de l'Allemagne s'enclencha, voulu par Helmut Kohl, au début contre l'avis des grands pays, y compris la France. Le spectre d'une "Grande Allemagne" réveilla les mauvais souvenirs... Mais comment empêcher le peuple allemand de se retrouver ? Comment empêcher l'Est de rejoindre l'Ouest. La constitution de la RFA avait prévu cette possibilité depuis le début : elle autorise l'adhésion de nouveaux Länder à la République Fédérale. Cinq Länder furent créés, ils élirent des instances politiques qui demandèrent et obtinrent de rejoindre la RFA. Début juillet, les Marks de l'Est furent échangés contre des Marks de l'Ouest, au taux de 1 pour 1 ! Del'argent qui ne valait rien contre une des monnaies les plus puissantes du monde !
Enfin, le 3 octobre 1990, les nouveaux Etats entrèrent dans la RFA. La RDA cessa de facto d'exister, elle n'atteindrait jamais son 41ème anniversaire. Il avait fallu moins d'un ans pour mener le processus. La réunification de l'Allemagne reste une prouesse historique majeure. Même si, sur le plan économique et social, elle reste inachevée aujourd'hui encore...

J'avais 16 ans. J'ai vécu ces évenements avec l'enthousiasme et l'optimisme de cet âge. Ce dont je me souviens, c'est que j'ai tout de suite su que rien ne serait plus jamais comme avant. J'ai tout de suite compris que le mouvement était irréversible, que l'ouverture du Mur le 9 novembre allait entraîner la disparition du Rideau de Fer dans son entier. C'était le sens de ce qui se passait depuis juillet.
Ce que j'ignorais naturellement, c'était ce vers quoi nous allions. J'ignorais l'écroulement de l'URSS, j'ignorais les prétentions à venir du régime irakien, j'ignorais que, dans les couches populaires des pays musulmans grandissait une mouvance radicale, violente et anti-occidentale. J'ignorais que 20 ans plus tard, nous aurions bâti d'autres murs, le long du Rio Grande, en Palestine, à Ceuta, à Melilla et ailleurs... J'ignorais ce que seraient les défis du XXIème siècle. J'ignorais que nous devrions un jour lutter contre le changement climatique.

Nous plongions dans l'inconnu et nous en ressentions un bonheur réel. La liberté triomphante avait un souffle chaud qui enivrait les jeunes coeurs comme le mien. Nous avons été excités par ces événements et nous avons eu hâte d'aller "là-bas", d'aller "à l'Est". J'ai été à Berlin et en Pologne en  1991, j'ai été à Prague en 1992. Nous découvrions un monde, notre monde. Nous découvrions cette autre moitiée d'Europe dont nous ne savions rien, sinon les chars russes prêts à foncer sur nous.

Oh oui, j'ai été heureux ! Derrière le Mur s'ouvrait un continent...

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