Samedi 5 janvier 2008
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Vendredi 4 janvier, 14 heures et quelques.
La scène se passe à Ivry-sur-Seine, nous sortons d’un restaurant. Je suis en vacances, je suis venu déjeuner avec mes anciens collègues. Nous
sommes dix, des amis, mais aussi des nouvelles recrues que je ne connais pas – ou à peine. Comme j’ai le temps, j’ai décidé de retourner au bureau avec eux, de rester un peu avec eux. Il y a des
amis dans ce groupe, des gens auxquels je tiens, mon ami JC qui m’est particulièrement cher.
Nous marchons dans cette rue que je connais trop bien. L’immeuble de bureaux, celui-là que j’ai fui il y a deux ans et demi, apparaît comme
point d’orgue du décor. Nous sommes dix et nous nous sommes répandus le long du trottoir.
Je ferme la marche avec elle. Elle, une des recrues dont je fais vraiment la connaissance en ces minutes. Nous échangeons quelques paroles. Ma
vie à Agen, qui est une petite ville. Sa vie à Paris, qui est une grande ville. Elle me dit d’où elle vient, nous sommes tous les deux et nous faisons simplement connaissance.
Quelque chose commence en moi. Un truc que j’avais oublié. Je ne veux pas que nous arrivions, je veux que cette rue sans intérêt n’ait pas de
fin, je veux que ce côte-à-côte originel n’ait pas de fin, pas d’interruption, pas de rupture. Je veux rester tout le temps avec cette jeune femme et, passant toute l’après-midi sur place, au
milieu de ces gens qui m’aiment – ils me le témoignent – qui me disent que je ne viens pas assez souvent, au milieu d’eux, je pense à elle, je cherche un moyen d’aller dans son bureau, m’y
asseoir et parler. Son voisin de bureau est un ami, ô le bel alibi ! Je suis là, nous parlons. Elle s’intéresse, elle me questionne, elle participe à notre échange. Je crois qu’elle
participe à ce jeu que j’essaie d’initier. Je leur livre un secret, un morceau de mon jardin. Lulu.
Quelque chose se passe, je veux le croire.
En moi quelque chose se passe.
Je la revois dans dix jours, à un séminaire, tant mieux. D’ici là, je sais que, chaque fois que je fermerai les yeux, je verrai son visage et
son sourire et ses yeux pâles.
En d’autre temps, j’ai beaucoup pris le train, chaque week-end, pour faire l’aller-retour. J’ai envie de reprendre ces voyages. J’ai envie de
revenir le vendredi, vers elle, pour elle, pour nous. J’ai envie de croire que je ne rêve pas. Que ce "quelque chose" deviendra une belle histoire. J’ai envie de descendre de la rame, sous le
béton de la Gare Montparnasse, de remonter le quai en souriant, de l’entrevoir, là, à l’entrée de la voie, me cherchant du regard dans le flux des migrants hebdomadaires. Puis nous nous
apercevons, nos visages deviennent sourire et lumière et bonheur. Nous accélérons le pas, nous sommes l’un devant l’autre, mon sac choit sur le sol. Mes bras s’ouvrent.
Et tout l’amour du monde vient s’y lover.
Samedi 5 janvier. 7 heures du mat’ moins quelques brouettes.
Réveillé. Pourtant, on s’est couché tard, on a maté un film. Je suis toujours en vacances, dans la petite famille. Mais réveillé. C’est tôt,
très tôt, trop tôt.
Un peu d’eau pour se rafraîchir et hop, au dodo Raoul !
Que pouic. Je n’arrive pas à me rendormir. Je me tourne et je me retourne et le sommeil s’éloigne chaque instant un peu plus. C’est impossible
de se rendormir quand votre tête est pleine de quelqu’un. Ça aussi, j’avais oublié : ne pas dormir parce que l’idée de l’autre vous en empêche. J’imagine mille fois les retrouvailles, les
premiers moments ensemble, à ce séminaire ou ailleurs. J’imagine mille suites, mille retrouvailles, mille moments complices. Elle est là, avec ses beaux yeux pâles et son sourire si fin. Elle est
là, elle occupe tout l’écran.
Je sais que je ne dormirai plus. Je m’en veux un peu de ne pas avoir trouvé le moyen de laisser un jalon, un moyen de se parler ou de
communiquer d’ici à ce foutu séminaire. Ils vont me paraître interminables ces dix jours !
Paroles d'explorateurs