Humeur changeante, pas envie d’y aller. Des gens biens, des gens gentils.
Mais même. Y’a rien à faire là-haut, même eux n’y croient pas, alors moi !
Font ça au rabais, au lance-pierres, pas trop cher, hein ! Oui mais faut des résultats, des projets, des réalisations et puis des subventions ! Comment on
fait ? On s’en fout ! C’est le boulot de la p’tite jeune, qu’est seule, qu’est débutante et qu’est payée au SMIC…
Mais bon, Raoul va quand même faire son travail du mieux possible… Aller, on va bien trouver des bonnes idées ! Forcément… Après, s’ils n’en font rien…
Moi, j’m’en fous, j’y habite pas là-haut, j’y vis pas, j’y vais pas en vacances.
Ma vie, elle est ici, chez moi, là où il fait bon vivre.
Ma vie, elle a rendez-vous à Paris le mois prochain.
Ma vie, elle est belle de tous les êtres qui la peuplent.
Ma vie, elle est belle d’être encore à écrire.
Il n’y a pas cinquante manières de résister à l’usure du monde : y’a la politique, la polémique, la poétique et, paraît-il, Polytechnique.
Moi j’ai choisi la poésie. Je l’assume. Je préfère un verger en fleur à tous les honneurs
du monde. Je n’aime pas dire « j’ai fait ceci, je sais cela, je suis tellement trop fort ! ». Je n’aime pas le jeu de rôle du monde moderne, du monde politique, du monde
professionnel. Je n’aime pas l’obséquiosité des grands de ce monde et encore moins celle de ceux qui se prennent pour des grands sans l’être, parce qu’ils ont le diplôme, le nom, le titre, le
grand bureau, la voiture, la maison, la maîtresse de vingt ans, pourris ! J’ai grandi avec ces gens-là, je rends grâce à Dieu (et à quelques humains) de ne pas être devenus comme eux.
Je choisis le vaste monde à mon nombril. J’ai renoncé aux titres et à de gros revenus pour la qualité de
vie et la qualité de vie au travail. Comme dirait l’autre, j’ai préféré "avoir des problèmes d’argent que des problèmes d’impôts". ! J’ai participé à l’invention d’une nouvelle manière
de faire mon métier, heureuse, durable, apaisante. Et pour l’instant ça marche. Je vis même ces jours-ci l’immense bonheur de créer un emploi.
J’ai quitté la grande ville avec ses fastes et la « richesse de son offre culturelle ». J’ai aussi quitté son cancer carboné,
j’ai renoncé à mes rhinites en même temps que j’ai découvert la douceur de vivre, le temps de vivre, la patience de vivre. Ici, tu peux croire à la grandeur de la simplicité et à la simplicité de la vie.
Ma vie, c’est un petit garçon qui a fait ses premiers pas, une petite
fille qui va bientôt l’imiter.
Ma vie, c’est une jeune fille qui va fêter ses vingt ans ce samedi.
Ma vie, c’est des gens de tous âges qui voudraient plus souvent de mes nouvelles.
Je regarde le vaste monde autour et je n’aime pas les voies qu’il emprunte. Je regarde notre pays et je n’aime pas les voies qu’il
emprunte. Je regarde mes pairs et je n’aime pas toujours les voies qu’ils empruntent. Je m’inquiète, je ne suis pas sûr que nous soyons vraiment en train de réussir la vocation de notre
génération : gagner la paix, après que nos aïeux aient gagné les guerres. Parce que nous étions du camp des vainqueurs et des riches, parce que,
nous la dernière génération du siècle, nous avions été épargnés par les tueries, parce que nous, nous héritons d’un formidable boom scientifique et technologique, nous, nous devions réussir la
paix. Cela voulait dire faire prévaloir la liberté à l’asservissement, la solidarité au chacun pour
soi, le développement à la misère, l’épanouissement de tous à l’enrichissement de certains, le
bien-vivre de nos descendants à notre seul confort. Nous ratons tout cela et nos chefs nous expliquent que c’est comme ça, que c’est le sens de
l’histoire, qu’il n’y a rien d’autre à faire. Il paraît même qu’on ne doit pas s’excuser, que c’est pas grave si nous avons capté toutes les richesses au détriment du plus grand nombre, si nous
consommons toutes les ressources au détriment des plus pauvres et de ceux qui suivront. Ce n’est pas grave, parce que quelques miettes de notre orgie consumériste tombent quand même jusqu’à eux,
les pauvres.
Je me révolte. J’ai vingt ans pour la première fois de ma vie. Je ne revendique pas d’avoir raison, je me bats à
l’instinct, au cœur, avec les armes qui sont les miennes : mes mots, mon bulletin de vote, ma feuille de paie et la petite influence que me confère mon métier. Et puis surtout ce qui fait de
moi un être humain : les sentiments, la mémoire, la capacité à rire et à pleurer, à tenir la porte à une dame, à indiquer son chemin à un touriste, à prêter des livres à mon amoureuse, à lui
en dédier un. A croire que, dans très longtemps encore, des enfants courront en compagnie des zèbres et de quelques gazelles.
J’ai les armes des adultes et les rêves de mes vingt ans. J’ai un cœur grand comme ça et j’ai les crocs : accrochez-vous, ça va
tanguer !
Paroles d'explorateurs