Partager l'article ! De l'impossibilité d'aimer: Tout commence il y a plus d'un an, lorsque mon ami et associé, après avoir lu deux de mes livres, me dit : "I ...
(Le monde de Tonton Raoul)
Tout commence il y a plus d'un an, lorsque mon ami et associé, après avoir lu deux de mes livres, me dit : "Il y a une constante dans tes livres : l'impossibilité d'aimer."
Je l'interroge, il m'explique : les deux textes, Le Rire Bleu et Il y a une autre vie, sont tous les deux marqués par cette constante. Dans Le Rire Bleu, l'amour entre les deux personnages, l'écrivain adulte, presque quadra, et sa jeune fan, une adolescente, est bien sûr impossible. Une entourloupe me permet d'échapper au triste cliché et de donner du sens à cet amour entre ces deux êtres de plume. Parce que c'est un vrai amour, mais pas comme on l'entend couramment. Et c'est Dora qui le formule : "C'était une filiation."
Dans Il y a une autre vie, le texte propose quatre histoires indépendantes les unes des autres, dans quatre pays différents. Mais, à chaque fois, je le reconnais, la trame repose sur des amours ratées, manquées, impossibles. Le premier narrateur - il n'a pas de nom, mais vous pouvez l'appeler Raoul - a été amoureux d'une certaine Sonia Carrara lorsqu'il était ado. Elle est rentrée dans son pays et la vie a continué. Oui mais non. Il ne l'a jamais oubliée et voilà que, à trente-cinq ans, il veut la retrouver. Il veut changer de vie. A vingt ans d'espace, Sonia guide encore sa vie. Il va en Islande, pour s'exiler. Il y rencontre Ilsa, il l'aime mais le manque est trop fort, il rentre. Il abandonne cette femme qu'il aime pourtant. Il va à Lucques, la ville de Sonia. Il ne la trouvera jamais. Il y rencontre Francesca, la femme parfaite, celle qu'il lui faut, mais il l'abandonne parce qu'il croit avoir retrouvé Sonia. Echecs, échecs, échecs.
Dans la deuxième histoire, celle qui se passe en Estonie, les choses sont plus compliquées : il y a deux femmes. Marika est heureuse, elle est en pleine réussite, elle vit avec un cadre allemand, tout va bien. Sonia, la petite sœur, a eu une vie compliquée : elle est partie à Narva, la ville russophone, avec un Russe, elle est rejetée par sa famille. Elle a un enfant, qui lui est repris par la famille de son conjoint, qui la quitte. Elle est seule, dans un milieu hostile et, pour vivre, elle se prostitue. Il est bien mort, le rêve de liberté - et d'amour - de Sonia. Mais voilà que Marika va chercher Sonia à Narva. Puis elle va à Helsinki, voir sa famille. Quand elle rentre, elle surprend Sonia avec son compagnon. Il n'y a pas d'amour possible. Sonia sera sauvée, Marika repartira à zéro...
Dans la troisième histoire - Rostock - un jeune diplomate français d'origine algérienne, tombe amoureux d'une fille perdue des docks de Rostock. Il l'extirpe de sa misère et de son trafic de drogue, il fait un faux témoignage pour la sauver de la prison et il l'emmène à Paris. Mais le destin s'interpose. Cette histoire-là n'aura pas lieu. Cet amour là n'avait pas le droit d'exister... Mon ami aurait-il raison ?
Vient la quatrième histoire, la quatrième Sonia... Oh ! Qu'elle ressemble à Callista ! Deux jeunes Français se rencontrent à Hong Kong, elle y travaille, lui y est en vacances. Ils passent une nuit ensemble, une seule nuit. Leur vie va se trouver transformée par cette rencontre, mais jamais ils ne se reverront... L'amour, une histoire impossible ?
Franchement, mon ami a raison : je n'ai jamais écrit que sur cette impossibilité...
Alors, j'ai pris peur. J'ai repris tous mes textes, depuis le commencement. Et j'ai réalisé l'impensable : je n'ai jamais écrit que sur cette échec de l'amour. Bien avant mon propre échec, je portais déjà en moi cette impossibilité... Il y a quelques exceptions, mais, sur le fond, c'est vrai : j'ai écrit mon incapacité à aimer durablement. J'ai le vertige en écrivant cela, et toute ma vie apparaît en miroir avec mon œuvre. Mes poèmes : des histoires d'amour ratées. Mes nouvelles : des histoires d'amour inachevées, estropiées, manquées, bancales, inabouties, des échecs le plus souvent. Seuls les textes qui ont un fondement spirituel - Le Moulin Géry notamment - échappent à cette règle...
Le pire, c'est que je sais d'où vient ce principe fondamental de mon œuvre. Deux textes, à quinze ans d'écart, qui racontent tous deux la même histoire. Une pauvre histoire jamais publiée, Les Ecorchés, puis une autre, il y a quelques mois, la clé qui explique l'ensemble, Callista. La Faune des Ecorchés est la même femme que Callista. Pour bien comprendre, il faut revenir à l'adolescent que j'étais. Un garçon qui avait tout pour lui : une famille aimante, une scolarité exemplaire, des passions avérées pour l'histoire, des amis merveilleux, la happy story d'un jeune gens bien des beaux quartiers. Comment douter ? Même au foot, tout le monde croyait que l'ailier gauche que j'étais tenais d'un certain Bruno Bellone, champion d'Europe en 1984 ! Mes profs m'encensaient, mes profs de lettres saluaient mon écriture, tout en soulignant que j'étais un rien fainéant ! je chantais, j'écrivais, des familles me confiaient leurs enfants dans le cadre de ce mouvement scout où j'ai beaucoup puisé et aussi beaucoup donné. Les mères de mes camarades me donnaient en exemple à leurs fils. En Seconde, après les cours, je passais chez un ami génialissime l'aider pour ses devoirs : il avait redoublé : il fallait qu'il ait le BEPC. Oh mon Dieu ! Carlos, savais-tu seulement que tu étais un modèle pour moi ? J'enchaînais les tableaux d'honneur et lui tombait les filles. Ma vie d'alors se résume à cela : j'étais parfait dans le monde et lui apprenait ce qu'est la vie... j'ai un succès indéniable auprès des vieilles dames, une sorte de talent inné, travaillé un peu, qui me permet, malgré toutes mes mésaventures, de garder mon image de jeune homme si bien. Ma Grand-Mère et moi nourrissons l'un pour l'autre une admiration démesurée. Elle m'aime, je l'aime, nous nous le traduisons par écrits interposés. En plus, nous sommes pudiques !
Le garçon a vécu et le garçon s'est relevé. Il a changé. Mais, quand il relit ce qu'il a écrit depuis presque vingt ans, il se rend compte d'une évidence : le thème central de son œuvre n'est pas ce qu'il avait voulu. Il voulait écrire sur la rédemption, la seconde chance, le salut, le rachat. Il a écrit seulement sur l'impossibilité d'aimer. A seize ans déjà... Pendant les cours, il écrivait une histoire, sa première, appelée Le Chant du Fou. Un ado rencontre au collège une jeune fille et en tombe amoureux. Elle est belle et lumineuse. Ils grandissent, ils se marient. Je n'ai jamais publié ce texte qui est misérable sur le plan littéraire. A la fin, il y a la nuit de noce, leur première nuit, ils ont respecté le manuel. Elle est belle. Elle n'est pas racontée, pudeur oblige, ignorance encore plus... J'avais seize ans... L'enjeu, la beauté de ce texte, ce n'est pas la nuit d'amour - l'apothéose - c'est le matin. Depuis toujours, les yeux de la jeune femme brillaient. Et là, en cette aube crucificatrice, ils ne brillent plus. La chute arrive brutalement, à la fin, en deux pages. Elle est le ressort essentiel de cette nouvelle fondatrice, première, ma naissance comme auteur. J'ai reçu des louanges, y compris d'une prof de lettres agrégée. On a salué la performance technique. Mais personne ne m'a dit : "la vie n'est pas cela."
Maintenant je le sais : la vie n'est pas cela. Heureusement. Cela nourrit l'espérance.
Et pourtant, je vous le promets : mon roman à venir porte bien sur la rédemption, la seconde chance, le salut, le rachat. A croire que j'ai tourné une page. A croire que j'ai appris enfin quelque chose...
Paroles d'explorateurs