Partager l'article ! Le monde est meilleur aujourd'hui qu'hier: Ce matin, je vous ai promis un papier plus long sur la libération d'Ingrid Betancourt. Com ...
(Le monde de Tonton Raoul)
Ce matin, je vous ai promis un papier plus long sur la libération d'Ingrid Betancourt. Comme beaucoup, peut-être plus que comme beaucoup, j'ai lu les articles, regardé les vidéos de chaque instant de ces dernières heures, l'arrivée à Bogota, les retrouvailles avec ses enfants, etc. Jusqu'à l'interview en direct, tout à l'heure, dans le journal de 20 heures.
J'ai écouté les discours d'Ingrid, j'en ai noté quelques phrases. Je n'ai pas eu une concentration optimale au bureau !
Et pourtant, à l'heure de commencer ce papier, je ne sais pas exactement comment m'y prendre. Il y a trop de choses à dire, trop de choses qui me viennent, de pensées et de sentiments. Je suis reparti en arrière dans ce blog, relire les papiers des mois passés où j'évoquais ce sujet, où j'essayais de vous expliquer pourquoi j'étais tant attaché à cette cause. La réponse, je la cherchais moi-même !
Alors, ce papier va être long à sortir et sans doute ne sera-t-il pas fini ce soir. Je le mets en ligne au fur et à mesure qu'il sort. Je vous indiquerai à chaque ajout la date et l'heure.
Ah, une dernière chose : je suis heureux, très heureux d'avoir vu et entendu Ingrid Betancourt ! Notez les termes : voir et entendre. Cette femme, nous n'avions pour la connaître que des images d'archives, puis cette terrible séquence prise en octobre dernier et où nous l'avons cru perdue. Mais là, elle a parlé, elle a empli nos écrans. Elle nous a parlés, dans notre langue commune, à elle et nous, elle nous a remerciés et elle nous a dit qu'elle nous aimait. J'ai noté en tête de blog sa plus belle déclaration d'amour à notre égard, prononcée hier sur le tarmac de la base militaire où elle a dit ses premiers mots publics.
Je ne sais pas comment ça viendra dans ce papier compliqué, mais une chose est sûre : ce qui se jouait - et se jouera désormais toujours avec Ingrid Betancourt - dépassait largement sa seule personne, dépassait largement la Colombie, dépassait même largement notre France. Il y avait en jeu des choses qui touchaient à ce que nous appelons la vie et l'humanité.
Nous sommes jeudi, il est 21h19.
Je vais commencer par le récit de ma découverte de cette histoire. En février 2002, un court reportage au 20 heures nous apprend qu'Ingrid Betancourt, une inconnue pour moi, candidate « verte » à l'élection présidentielle colombienne a été enlevée par la rébellion marxiste, les FARCs, un mouvement alors tout aussi inconnu pour moi. C'est une info comme on en reçoit plein.
Plus tard, je vais être emporté. C'est un soir, un week-end puisque c'est Béatrice Schönberg qui présente le 20 heures de France 2. Sur la plateau, il y a une jeune fille - dont je ne sais rien non plus - Mélanie Delloye, que l'on appelle Betancourt. On ne connaît pas bien alors l'histoire de cette famille. Elle a 17 ans et elle a la boule au ventre, ça se voit. Elle est toute jeune et se trouve propulsée porte-parole du clan. Elle n'en mène pas large mais elle parle simplement. Elle dit des mots que l'on entend rarement sur le plateau d'un JT. Elle dit « Maman me manque ». Elle dit que le Président Chirac et le gouvernement de la France sont mobilisés et elle dit que tout le monde doit se mobiliser « pour ramener Maman. »
Je suis dans mon salon, je prends sans doute l'apéro et je suis touché par cette jeune fille, par son courage. Je suis touché par son émotion. Et cette émotion me gagne. Je suis entré dans cette affaire dont je ne connaissais ni les tenants ni les aboutissants grâce à ce témoignage de Mélanie Delloye, une jeune fille courageuse et aimante, avec le trouillomètre à zéro.
De là, les années sont passées et j'ai eu le temps d'apprendre le contenu de cette histoire. Les reportages se sont multipliés, j'ai lu « La rage au cœur », le livre qu'Ingrid avait écrit avant son enlèvement pour raconter son parcours et expliquer le sens de son combat politique en Colombie. Un livre qu'elle a écrit pour nous les Français, pour nous expliquer le sens de son engagement. Un livre où transparait son attachement à la France, comme pour nous mouiller, nous engager dans les affaires de cette lointaine Colombie qui, pour moi alors, n'est associée qu'à la drogue et à un footballer fantasque, nommé Valderama.
Les années passent, Mélanie devient un personnage habituel de nos plateaux télé et toujours elle dit la même chose, avec les mêmes mots : sa mère lui manque, elle appelle à un accord humanitaire avec les FARCs, elle dénonce les choix du président Uribe. On la voit, avec sa tante et son père, à l'Elysée avec Jacques Chirac, avec Dominique de Villepin, avec des artistes.
Puis je découvre sur internet l'existence de ces comités de soutien, en Ile-de-France d'abord, dans tout le pays ensuite. Des mots apparaissent, les marches blanches, le décompte des ans. Il n'y a pas une apparition de Mélanie, de son père, plus récemment de Lorenzo Delloye qui me laisse indemne. J'ai pleuré plus d'une fois en les voyant nous parler. J'ai admiré leur courage et leur force et leur foi.
Alors j'ai commencé à en parler. Il m'avait fallu cinq ans pour comprendre que ce n'était pas une affaire étrangère à ma vie, à nos vies, à notre temps, à notre monde.
Je lisais ici ou là les commentaires négatifs : « elle connaissait les risques, elle l'a bien cherché ! », « elle n'est pas vraiment française, puisqu'elle a divorcé de son mari français ! », « marre de cette famille qui a plein d'argent et qui pousse à la dépense de l'argent du contribuable français ! ». Ces mots m'ont peiné et inquiété (et énervé).
Ingrid est française, c'est notre loi et c'est la grandeur de la France : devenir français n'est pas spécialement facile. Mais notre nation est belle parce que perdre la nationalité est encore plus difficile ! Alors oui, Ingrid est française ! Et il suffit de l'entendre parler ou de la lire à propos de la France ! Si 10% d'entre nous, dans ce pays, savait parler de la France comme elle le fait, nous serions le plus grand peuple du monde ! Il a fallu une femme retenue dans la jungle à l'autre bout du monde pour que je comprenne à quel point la France est une lumière intacte pour le monde. Et nous, nous l'ignorons tant ! Nous ne mesurons pas l'aura de notre pays, l'attente que les peuples de la planète portent envers la France ! Cela explique pourtant les réactions épidermiques aux Etats-Unis au moment du veto français à la guerre en Irak (veto légitime par ailleurs). Cela explique pourtant les réactions dures des Chinois au moment du passage de la flamme olympique ! Cela explique aussi la liesse qui a accompagné le passage du président Chirac à Jérusalem-Est, rappelez-vous. Ingrid Betancourt m'a ouvert les yeux sur ma propre nation et ma propre citoyenneté. Cela est déjà énorme, cela justifiait déjà largement d'aller à la marche blanche.
Ce matin, quand j'ai regardé sur internet les images des retrouvailles entre Ingrid et sa mère, Yolanda Pulecio, j'étais au bureau. Je n'ai pas pu retenir mes larmes et je ne suis pas sûr que j'ai réussi à les cacher à ma collègue, même si je lui ai tourné le dos...
Ce papier n'est pas fini, c'est sûr ! J'ai encore au programme le battage médiatique, la récupération politique et puis enfin le sujet essentiel : la dimension symbolique et universelle de cette affaire. telle que je la perçois et telle qu'elle a joué dans ma propre vision du monde. Nous sommes jeudi 3 juillet, il est 23h11.
Ce vendredi a été une journée passionnante. Mais avant cela, je voudrais dire quelques mots sur le battage médiatique qui a entouré cette libération. D'abord, il faut distinguer deux choses.
La première est la mobilisation des médias opérée de façon crescendo depuis six ans, autour de la captivité d'Ingrid Betancourt. Ce battage, incarné principalement par la fille et la sœur d'Ingrid, me semble avoir fait partie d'une stratégie délibérée. Cette stratégie avait deux piliers : primo la mobilisation du sommet de l'Etat rendue possible par l'amitié entre la famille Delloye et Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères puis premier ministre. Dès lors, Jacques Chirac s'est trouvé embarqué - et je le crois avec sincérité. Pour soutenir - et entretenir - cette mobilisation au sommet de l'Etat, il fallait mobiliser l'opinion. D'où une alliance avec certains médias, France 2 et Europe 1 - que j'écoute quotidiennement par ailleurs - par exemple, deux antennes qui ont donné aux événements des derniers jours une couverture sans commune mesure. Ou presque. On en fit plus pour les journalistes captifs au Liban dans les années 80. On en fit beaucoup pour Florence Aubenas. Et tout cela me paraît justifié. Même si les 6 ans de captivité de l'une sont sans commune mesure avec les quelques mois de l'autre... Mais, en matière de liberté de nos concitoyens, les chiffres ne doivent pas compter, seul le principe préside. Sans cette présence répétée et régulière de la famille Delloye-Betancourt, des artistes et des politiques qui les ont soutenus, l'Etat n'aurait pas agi aussi fermement sur le gouvernement colombien sur toute la période et les FARCs n'auraient pas eu le souci de maintenir Ingrid en vie, à tout prix. Ce mouvement a été amplifié avec l'élection de Nicolas Sarkozy qui d'une part s'est approprié le sujet, d'autre part a rétabli une coordination plus étroite entre les initiatives françaises et américaines.
Et j'en arrive au second volet, cette succession d'émission spéciales et de JT de trois quart d'heure consacrés à la libération d'Ingrid. Les médias ont tiré le profit de leur investissement, rien que de bien normal. Maintenant, je reconnais que ça a été trop. Pour ceux qui se sont battus, ou simplement sentis concernés, ces images étaient essentielles, elles constituaient un aboutissement, une forme de récompense, un moyen de partager la liesse, même quand on n'habite pas à Paris. Pour eux, pour moi, ces images étaient importantes. Pourtant, je trouve comme d'autres que ça a été trop loin. Les événements publics, les conférences de presse, les déclarations officielles, sur les aéroports ou à l'Elysée, ont leur importance, j'y reviendrai. Donner quelques images des premières embrassades, des retrouvailles, c'était incontournable et important comme je l'ai dit pour ceux qui se sont bougés. Un peu comme une récompense, même si le mot gênera je le sais. Par contre, quand la famille se retire à l'intérieur de l'avion pour consommer les retrouvailles, la présence d'une caméra me semble superfétatoire, gênante et presque indigne. Oui, je le dis, ces images m'ont gêné, ce sont les seules des 48 dernières heures qui m'ont gêné. Parce que, depuis toujours, les membres de la famille Delloye-Betancourt ont toujours conservé dans leurs interventions publiques une immense dignité et une très grande mesure. Les images à l'intérieur de l'avion montrent ce qu'ils avaient gardé pour eux jusque-là : les émotions et les épanchements d'une famille meurtrie. En filmant à l'intérieur de l'avion, on montre ce volet privé, on sort ces gens - qui sur le moment doivent bien s'en foutre : ce qu'ils vivent est autrement plus important pour eux ! - de cette image publique qu'ils ont toujours donnée. On triche un peu. Sans plus-value en matière d'information. Oui, c'est dégoulinant et c'est normal que ce le soit. Mais ça ne nous regarde pas. Alors oui, là je suis d'accord, c'est du voyeurisme, c'est pire que la téléréalité parce que je ne suis pas sûr que les membres de la famille aient eu le choix. Ils ont juste rémunéré malgré eux le soutien fidèle depuis 2002 de certains médias. Il était de la responsabilité de ces médias - que, je le répète, je regarde et écoute fidèlement - de garder ces scènes dans la sphère de l'intime et donc de ne pas les diffuser.
Pour le reste, je n'ai pas trop de remarques à faire. Pour tous les gens qui ont suivi cette affaire - quelles qu'ait été leur position, leur action ou leur interprétation des événements des 7 années, la diffusion des séquences clés avaient du sens et je maintiens que c'était important.
Maintenant, je fais un vœu. J'espère que l'on fera ce qu'il faut pour permettre à Mélanie et Lorenzo Delloye de retourner à l'anonymat et à leur vie, qu'on permettra à cette famille de se retrouver comme une famille le doit : dans l'intimité du cercle qu'elle compose. Alors oui, j'ai admiré Mélanie Delloye pendant toutes ces années et j'ai écrit qu'elle était un modèle à proposer à nos enfants. Mais puisse-t-elle seulement maintenant reprendre le cours de sa vie de jeune femme - vie qui ne nous regarde pas, même si, dans notre temps, nous savons qu'elle intéresse le peuple. La question est : sommes-nous revenus à l'époque du « pain et des jeux » ? Je voudrais que non, ou en tout cas, pas à ce point.
Maintenant, et c'est là que cette journée a été passionnante, celle qui a le mieux utilisé la suite d'événements médiatiques, c'est Ingrid. Reprenez l'enchaînement de ses discours, à Bogota, au consulat de France hier soir, à Villacoublay puis enfin à l'Elysée cet après-midi. C'est énorme. En 4 discours et en moins de 48 heures, cette femme a tracé les contours d'un projet d'action publique complet - en faveur des otages -, projet planétaire, et elle a commencé à entraîner dans son projet l'immense machine à influer qui s'est constituée pour elle : les comités de soutien, naturellement acquis et c'est bien. Et l'Etat français. Je ne pense pas que notre président ait l'habitude de se faire interpeler si directement en public qu'il ne l'a été aujourd'hui. Oui, il faut qu'il retourne en Colombie, il le fera. Mais il lui a été demandé aussi que les services de renseignements français continuent leurs missions sur place, que l'Etat organise et co-finance l'accueil en France des otages libérés. Après l'ivresse, certains crieront à l'opportunisme. J'y vois le talent d'une femme d'exception, dotée certes d'un sens politique inné, capable de formuler un projet politique personnel en 48 heures, et j'y reviendrai.
Je ne veux pas trop m'écarter de mes réflexions sur le battage médiatique. Oui, il a donné excessivement dans le compassionnel et le larmoyant. Je ne crois pas que l'événement permettait d'y échapper, à l'exception notable que j'ai évoquée précédemment. Je souhaite surtout qu'il évolue vers un suivi journalistique des suites publiques et politiques de cette libération merveilleuse : quelle sera l'action d'Ingrid Betancourt ? Ses vacances avec ses enfants ne nous regardent pas. Quelle sera l'action d'Ingrid Betancourt, en Colombie, ici ou ailleurs ? Cela est public et cela engage les collectivités et donc cela doit être médiatisé. Les tenues vestimentaires de Lorenzo Delloye lui appartiennent. Je ne vous raconte pas tous les jours comment je m'habille ! (ce qui me permet de garder le même tee-shirt plusieurs jours de rang sans passer pour un goret !!!). Quelles seront les suites données par la France à son action jusqu'ici ? Voilà qui nous concerne comme citoyen. Que fera Ingrid du formidable et très puissant héritage symbolique - et universel - qu'elle retire de sa captivité, de son courage et du combat des siens ? C'est peut-être la question essentielle et j'y reviendrai.
Alors oui, l'émotion a tout emporté pendant deux jours. Y compris nos médias qui ont perçu le gain de leur engagement - et cet engagement était nécessaire et important. Il faut que maintenant, le battage cesse et que l'information maîtrisée et utile reprenne ses droits. Les militants ont eu leur part d'allégresse. Les citoyens seuls maintenant doivent compter.
Il m'en reste des sujets ! Nous somme vendredi soir, il est 23h52.
Paroles d'explorateurs