Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /Nov /2009 10:34
Derrière le mur, quand celui-ci s'abat, apparaît le continent. C'est un monde entier qu'il convient de découvrir - de redécouvrir - de continuer à découvrir. Le blogueur devient un explorateur. Vénus était une fille, Mars n'est plus une barre au chocolat. Le blog de Tonton Raoul change de calibre, il devient une fenêtre sur le monde, et ce monde est pour l'heure une terre vierge, couverte par la jungle, en apparence déserte et sur laquelle nous viendrions de nous échouer.

Le mur vient de s'écrouler et l'aventure commence. Nouveau design, resserrement des rubriques, suppression de la publicité (!), disparition de la citation, de la musique. Le monde d'avant s'est retiré, le continent nous attend, mystérieux et livré à nous-seuls...

J'avais 16 ans quand le Mur de Berlin est tombé. Quand le continent nous est enfin apparu dans sa plénitude, quand il a cessé d'être coupé en deux par ce mur de béton, de barbelés, de miradors, d'hommes en armes et de menaces sourdes. J'avais 16 ans et les passions de l'adolescence pour les choses extraordinaires. Cela paraîtra peut-être curieux aux plus jeunes pour lesquels le Mur de Berlin n'a jamais été autre chose qu'un repère historique mais pour nous, pour nos aînés, cette chute a été une surprise totale. Rien, quelques mois avant seulement, n'indiquait qur le bloc soviétique s'effondrerait tout entier en quelques mois, annonçant la disparition même deux ans plus tard de l'URSS. Cela avait commencé en juillet, quand la Hongrie avait ouvert ses frontières et créé un appel d'air massif de migrants vers l'Autriche. Puis, en août, le régime communiste de Pologne fut contraint à une négociation avec Solidarnosc, dont il sortit la constitution du premier gouvernement non-communiste à l'Est du Rideau de Fer. Fin 1989, il y eut la "révolution de velours" en Tchécoslovaquie, puis celle, de feu et de sang, en Roumanie. La Bulgarie suivit, le bloc de l'Est n'existait plus.

Car, entre temps, la RDA, le "meilleur élève du monde socialiste" venait de basculer à son tour. Le 9 novembre 1989, à Berlin, ville coupée en deux morceaux séparés par un mur. Un mois auparavant, le 7 octobre, le régime avait fêté à grand renfort de défliés et de discours glorieux les 40 de la République Démocratique d'Allemagne. Le Camarade Honecker semblait indéboulonable, pour moi qui n'avait jamais connu d'autre dirigeant de ce pays. 400 000 soldats russes stationnaient toujours en RDA, avec des milliers de T-72 et de T-80 prêts à foncer vers l'Ouest. Du moins le croyait-on. La Guerre froide s'est achevée sans que nous l'ayons menée. Le 9 novembre 1989.

Entre le 7 octobre et le 9 novembre, d'immenses manifestations avaient eu lieu dans les villes de RDA, je me souviens notamment de celles de Leipzig qui finirent par réunir plus de personnes que n'en comptait la ville. On les disait initiées par l'Eglise prostestante et peut-être cela est-il vrai, je n'en sais rien. Mais nous découvrions qu'il existait des forces capables de protester en RDA, encouragés par l'incroyable mutation que venait de connaître la Pologne voisine.
A l'Ouest, le Chancelier Kohl tendit la main.
A l'Est, Erich Honecker passa la main. Son successeur, Egon Krenz (tu vois, je me souviens de tous les noms, des dates, et je n'ai aucun besoin d'aller chercher la moindre info sur Wiki ou Google !), Egon Krenz donc ordonna un soir que l'on ouvrit le Mur. En fait, qu'on laisse les gens circuler librement entre Berlin-Est et Berlin-Ouest. Ce fut un déferlement, dans les deux sens, mais bien sûr surtout vers l'Ouest. La nouvelle se répandit des deux côtés plus vite que l'éclair. Et puis, la foule délaissa les passages officiels, les "check-points" et les gens s'attaquèrent au Mur lui-même. Ils le gravirent, ils hissèrent des drapeaux allemands à son sommet, ils le franchirent. Ils s'amassèrent, chantèrent, dansèrent. Puis des pioches apparurent, de premiers coups furent portés, puis d'autres, et d'autres encore ! Au matin, le Mur de Berlin n'existait plus en tant que tel. Bien sûr, l'immense cercle de béton demeurait physiquement sur l'essentiel de son parcours mais, plus jamais, il n'empêcherait quiconque de passer dans un sens ou dans l'autre. Plus jamais, des soldats allemands ne tireraient sur d'autres Allemands tentant de le franchir. Plus jamais on ne mourrait pour passer de Berlin à Berlin. Des familles séparées depuis 40 ans se retrouvèrent dans cette nuit folle et dans les jours qui suivirent. L'armée russe resta dans ses casernes.

L'histoire effectua ce jour-là un bond exceptionnel. Elle s'accéléra. Quelques semaines plus tard, un gouvernement non communiste fut nommé en RDA. Le processus de réunification de l'Allemagne s'enclencha, voulu par Helmut Kohl, au début contre l'avis des grands pays, y compris la France. Le spectre d'une "Grande Allemagne" réveilla les mauvais souvenirs... Mais comment empêcher le peuple allemand de se retrouver ? Comment empêcher l'Est de rejoindre l'Ouest. La constitution de la RFA avait prévu cette possibilité depuis le début : elle autorise l'adhésion de nouveaux Länder à la République Fédérale. Cinq Länder furent créés, ils élirent des instances politiques qui demandèrent et obtinrent de rejoindre la RFA. Début juillet, les Marks de l'Est furent échangés contre des Marks de l'Ouest, au taux de 1 pour 1 ! Del'argent qui ne valait rien contre une des monnaies les plus puissantes du monde !
Enfin, le 3 octobre 1990, les nouveaux Etats entrèrent dans la RFA. La RDA cessa de facto d'exister, elle n'atteindrait jamais son 41ème anniversaire. Il avait fallu moins d'un ans pour mener le processus. La réunification de l'Allemagne reste une prouesse historique majeure. Même si, sur le plan économique et social, elle reste inachevée aujourd'hui encore...

J'avais 16 ans. J'ai vécu ces évenements avec l'enthousiasme et l'optimisme de cet âge. Ce dont je me souviens, c'est que j'ai tout de suite su que rien ne serait plus jamais comme avant. J'ai tout de suite compris que le mouvement était irréversible, que l'ouverture du Mur le 9 novembre allait entraîner la disparition du Rideau de Fer dans son entier. C'était le sens de ce qui se passait depuis juillet.
Ce que j'ignorais naturellement, c'était ce vers quoi nous allions. J'ignorais l'écroulement de l'URSS, j'ignorais les prétentions à venir du régime irakien, j'ignorais que, dans les couches populaires des pays musulmans grandissait une mouvance radicale, violente et anti-occidentale. J'ignorais que 20 ans plus tard, nous aurions bâti d'autres murs, le long du Rio Grande, en Palestine, à Ceuta, à Melilla et ailleurs... J'ignorais ce que seraient les défis du XXIème siècle. J'ignorais que nous devrions un jour lutter contre le changement climatique.

Nous plongions dans l'inconnu et nous en ressentions un bonheur réel. La liberté triomphante avait un souffle chaud qui enivrait les jeunes coeurs comme le mien. Nous avons été excités par ces événements et nous avons eu hâte d'aller "là-bas", d'aller "à l'Est". J'ai été à Berlin et en Pologne en  1991, j'ai été à Prague en 1992. Nous découvrions un monde, notre monde. Nous découvrions cette autre moitiée d'Europe dont nous ne savions rien, sinon les chars russes prêts à foncer sur nous.

Oh oui, j'ai été heureux ! Derrière le Mur s'ouvrait un continent...

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