Le continent

Hier, j'ai commencé la lecture de "L'An Mil", du grand médiéviste Georges Duby. Je ne te fais pas ici le topo, mais, au contraire, me livre à un petit exercice d'énonciation de représentations - sans doute clichées pour certaines - que je me fais de cette période. Je vais essayer de ne pas trop me la jouer érudit, mais excuse-moi si je me laisse emporter par mon élan.

1. La grande peur : c'est le cliché par excellence à propose de l'an mil, alors même que cette peur de la fin du monde a sans douté été très limitée dans l'espace comme à une couche très minime de l'élite intellectuelle. Pour le tout-venant qui ni savait ni lire ni compter, "mil" ne signifiait rien. Et quand à la menace eschatologique, elle faisait partie des représentations populaires et religieuses depuis la nuit des temps.

2. L'obscurantisme : l'an mil, c'est souvent perçu comme le point le plus sombre du Moyen-Âge, lui-même apprécié comme une longue période latente et obscure entre les brillantes Antiquité et Renaissance. Evidemment, c'est faux. En fait, l'An Mil paraît à ce point marqué par l'obscurantisme parce que c'est la période la moins connue du Moyen-Age. On en possède peu de traces, notamment écrites, car les pouvoirs politiques ont été à cette période de l'histoire plus impliquées dans des luttes armées que dans des productions législatives comme leurs prédécesseurs carolongiens du X° siècle. Pour le reste, la thèse qui voudrait que l'Eglise ait imposé à toute l'Europe la chape de plomb de sa morale et de ses lois et que cela ait plongé la civilisation européenne dans l'obscurantisme est une connerie : au contraire, autor de l'An mil, les seuls qui continuent de défricher la terre pour la rendre cultivable, qui structurent des organisations opérantes en matière administrative, économique, sanitaire, etc, qui copient et préservent les oeuvres de l'esprit, notamment les auteurs antiques, ce sont justement les moines ! Drôles d'obscurantistes n'est-ce pas ces gens sans lesquels les auteurs de la Renaissance n'auraient pas eu accès aux philosophes, aux mathématiciens et aux poètes grecs et romains !

3. L'atomisation des structures politiques : oui, c'est vrai, les pouvoirs centralisés se sont effrondrés dans des querelles de succession sans fin et les prestigieux Carolingiens ont été remplacés par d'autres familles sur tous les trônes occidentaux. Dans ce fracas politique ont émergé des principautés, comtés ou duchés, dans toute l'Europe, peu ou prou autonomes par rapport aux roitelets et bien souvent au moins aussi riches et puissants qu'eux. Les identités nationales n'existent pas à l'ouest du continent : être français, allemand ou anglais ne signifie strictement rien. A l'Est, les groupes nationaux se structurent autour de chefs uniques en même temps qu'ils s'arriment au bloc occidental et se christiannisent, en Pologne, Boheme, Hongrie, Croatie... Dans les principautés, les barons doivent compter avec les petits seigneurs locaux, leurs vassaux certes, mais qui tiennent la terre, contrôlent les routes, dont les domaines fournissent les soldats et les familles les chevaliers et les clercs, c'est-à-dire toute la main d'oeuvre indispensable à l'exercice du pouvoir. C'est la féodalité qui touche à son paroxysme : cartographie en confettis, société constituée d'une multitude indéchiffrable d'interdépendances d'hommes à hommes.

4. Et les femmes ? Figure-toi que la femme de l'An mil n'est sans doute pas cette créature à finalité de défouloir et de reproduction que l'on croit parfois et non, la ceinture de chasteté n'est pas le sex-toy à la mode en l'an mil, pour les nombreuses fois où ces messieurs partent à la guerre ! Dans la haute société, et juqu'au sommet, les femment jouent des rôles importants, dans la tenue des domaines, l'éducation des enfants, la transmission des terres, la structuration des sociétés locales et jusque et y compris l'exercice du pouvoir ! L'empereur germanique de l'An mil, Otto III,  a régné sous la tutelle de sa mère Theophano Zimiskès et de sa grand-mère Adélaïde de Bourgogne !  Bon, on ne va pas se mentir, la condition des femmes en l'an mil, c'est pas quand même le top... Même si, sous l'influence de l'Eglise, certains aspects ont été améliorés : la monogamie a été imposée partout et le mariage un peu régulé : la femme cesse d'être un ventre qu'on jette s'il ne procrée pas, la répudiation devient encadrée, le mariage se sacralise et permet à la femme d'acquérir un rôle en tant que telle dans la cellule familiale. La femme de l'an mil acqquiert ainsi peu à peu un statut qui la distingue de la chose et de l'esclave. On sait peu de choses pour être franc, et ce n'est finalement que 150 ans plus tard que naîtront la poésie et la littérature courtoises !

Voilà, voilà. J'espère que tu as appris deux trois trucs... Tu noteras au passage que ce n'est pas indispensable de savoir ce qui est dit dans cet article pour devenir trader, gendarme, bachelier ou sélectionneur de l'équipe de France de football. Mais ça peut toujours servir dans les salons ! Surtout si tu ambitionnes - comme moi - de passer tes prochaines vacances d'été dans telle propriété pleine de vieilles gens érudites au fin fond de la Creuse ! (par contre, pour emballer de la blonde en te-boî le vendredi soir, c'est pas évident que cet article te soit très utile) (peut-être plus pour la faire partir le lendemain matin sans te laisser son numéro, après que tu aies vu - débourré - à quoi elle ressemble vraiment...)

(ou comment apposer une petite touche décadente à un article jusque-là de haute tenue intellectuelle et morale !)
Jeu 4 fév 2010 Aucun commentaire